Monsieur Henri

Lorsqu’elle a fermé la porte. La carte est tombée. Je ne l’ai pas ramassée. Mais est revenu en moi le souvenir.

  George. C’est la carte de Georges parti à la guerre jamais revenu. Louise ne l’a jamais oublié et même si elle s’est marié avec Emile, toujours en elle, le souvenir des caresses de Georges.

C’est ce que disait mon père les jours de colère. Tu ne penses qu’aux caresses de Georges.

A l’époque, je n’ai pas compris. Mais plus tard oui. Bien plus tard.

J’ai été un petit garçon joyeux, aimant, aimé. J’ai été cela. J’ai joué seul ou avec les autres. J’ai fait cela.

J’ai grandi comme tous les autres enfants et doucement s’est installé en moi la haine de mon monde. Je ne sais quand exactement. Mais un jour, j’ai déserté les sentiments qui m’habitaient.

Si je me suis marié c’est qu’il fallait bien le faire. Ma mère, Louise, mon père Emile, l’ont souhaité. J’étais l’unique garçon et ils rêvaient de descendance. Ils en rêvaient mais ce n’était pas mon rêve à moi. Mon rêve, je crois que ma fille l’a réalisé.

Je n’ai rien fait pour la retenir. Je l’ai laissé partir parce que moi aussi j’aurais voulu fuir, découvrir d’autres paysages, autres que ces murs de ferme et ces champs de blé. Mais j’ai été lâche, j’ai obéi sans rien dire. A elle aussi, je n’ai pas pu, pas su lui dire. Elle n’aura jamais su mes échecs et l’amour que j’avais pour elle et qui lui soufflait de fuir, fuir le plus loin possible.

Ne pas la retenir. C’est pourquoi j’ai retenu mes mots.

La prison, autour de moi, s’est installée en moi. Et j’ai laissé faire.

Peut-être que c’est vers la mer que je serais allé. Vivre sur l’eau, je suis certain que j’aurais aimé. J’aurais pu être marin et cela aurait été bien.

Mais il m’a fallu rester ici, sur la terre et la travailler, la travailler jusqu’à la détester.

Je crois que ce n’est que peu à peu qu’en moi s’est installé le silence.

Ma femme, je m’en suis occupé au mieux. Jamais de dispute mais jamais entre nous de mots. Elle aussi s’est habituée à mon enfermement. Elle ne demandait rien. Même les caresses du soir elle ne les réclamait plus. Elle avait sa fille et du coup cela lui a suffit.

Moi j’avais fait ce que l’on attendait de moi.

Ce n’est que quelques jours avant sa mort qu’elle a eu le temps de me dire ses regrets mais surtout de m’accorder son pardon et de me plaindre. Tu vas mourir seul et c’est ce qui me rend le plus triste. Je crois que c’est ce qu’elle m’a dit.

Face à cette maudite fenêtre, face à ce champ vide, je me souviens de cela.

Oui tu avais raison je vais mourir seul avec mes regrets.

Je n’ai pas aimé ma vie.

On n’y peut rien c’est comme ça.

De ma fenêtre, je peux encore apercevoir la ligne sèche du champ. Les blés sont coupés, la terre nue souffre sous la force du vent. Sur son dos, un trait de poussière

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