Edwige

Edwige dans son désir d’un ailleurs meilleur avait tout abandonné à cette maudite ferme, ses parents, ses souvenirs. Elle était partie un matin sans rien laisser derrière elle. Pas même une trace de regret.

De son enfance, elle gardait en elle, simplement le bonheur de l’espace autour d’elle.

Peu d’amour mais tant d’espace qui lui avait donné le goût de la liberté.

De sa mère, elle n’avait en elle aucune image. De son père, quelques regards, mais en lui un puits de tristesse qui l’éloignait de tous.

Elle avait perçu assez vite que c’est seule qu’elle devrait construire son avenir. Elle n’avait jamais compris ce qui avait réuni ces deux êtres si éloignés l’un de l’autre. Peut-être y avait-il eu de l’amour mais elle n’en n’avait pas été témoin. De leur histoire, elle ne sut rien et l’accepta comme une autorisation à fuir.

Elle pouvait dire, cependant, qu’elle n’avait manqué de rien. Elle avait mangé, elle avait eu des Noëls, elle avait été à l’école, elle savait ce qu’était une jolie robe neuve. Mais c’est comme si tout cela s’était fait dans le silence ou dans l’économie des mots. Chez elle, on ne parlait pas.

Henri, son père, s’occupait de la ferme. Sa mère restait à l’intérieur à gérer le quotidien. On se retrouvait pour le repas, parfois avec les ouvriers, et c’était toujours le même silence. Comme si eux-aussi avait compris que la parole, là dans l’instant de ce lieu, était inutile.

Et surtout, il y avait tous ces journaux qui s’entassaient dans le grenier. Elle aurait aimé y jouer, s’y cacher. Mais non ! on y conservait du papier devenu inutile. Henri passait le soir de longues heures à lire le journal. Il y avait fait son apprentissage de la lecture. Patiemment, il avait déchiffré puis lu, puis compris ce que l’on lui disait du monde. Edwige pensa souvent que cette lecture l’avait dégoûté des autres. Sa mère ne lisait pas. Et elle, elle ne s’intéressait pas à ce genre de lecture. Elle préférait les romans. Elle en avait quelques uns dans sa chambre. Lisant, elle avait rêvé d’une vie d’amour et de tendresse.

Une fois partie, elle envoya chaque année de ses nouvelles, quelques lignes sur des cartes, et puis elle leur laissait tout de même une adresse. Jamais elle n’eut de réponse. Encore une fois, c’était le silence qui s’imposait.

Pourquoi adulte n’a-t’elle rien voulu savoir ? Simplement dans le désir de ne rien briser. Sa nouvelle vie lui convenait. Elle était heureuse, avait été amoureuse et la naissance de sa fille avait donné à sa vie l’image du bonheur.

Veuf, Henri décida de lui laisser la ferme et de se réfugier dans une maison de retraite. Il ne voulait pas de visite. L’avait précisé et imposé. Il ne voulait rien. Il connaissait son bonheur à elle et cela lui suffisait.

Jamais elle n’y retourna pour y vivre. Elle faisait entretenir les lieux. Comme un devoir. Ne pas vendre mais faire en sorte que le tout tienne encore debout.

Eva en ferait ce qu’elle voulait.

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