A comme abécédaire, arrivée.

Je ne voulais pas écrire un journal comme le premier. Lors de ce deuxième séjour, j’ai pris donc des notes et me suis amusée à en faire un abécédaire. J’arrive dans un lieu dans lequel on ne m’attendait pas. Pas de chambre prévue pour moi. Ai eu envie de fuir.

 

Ceux qui vivent sont ceux qui luttent. Victor Hugo

 

A comme alphabet.

Je m’aperçois que mon alphabet est limité à quelques lettres. Il se réduit, c’est surprenant. L’espace de la chambre emprisonne ma pensée. On verra à la fin du séjour à combien de lettres il se résume.

Où Dieu trouve-t-il tout ce noir qu’il met dans les cœurs brisés et les nuits tombés ? Victor Hugo

 

B comme bibliothèque.

Des livres, des livres. Je suis dans une pâtisserie, une bijouterie…Tout brille tout m’attire. Gourmandise ! Je choisis Victor Hugo, commenté par Aragon. Un livre sur le Japon avec de magnifiques gravures. Ici, peu lisent Mais par contre, on joue, on traîne sur les ordinateurs. On peut entendre de la musique, écouter un récital poésie. On y danse aussi parfois, le soir. Souvent, on s’y rend pour que les journées, dans les chambres, paraissent un peu moins longues.

Une femme, embourgeoisée, arrive. On lui présente les lieux, la ville, les animations. Elle demande si on peut lui indiquer une agence de voyage afin qu’elle puisse s’inscrire à des excursions. J’ai l’impression que je ne suis plus en rééducation ! Merci !

Quoique tu fasses, c’et toi que tu espères sauver. C’est toi que tu perds ». Edmond Jabès

 

C comme citation, cahier, chant ; classe sociale, consoler.

Je souhaitais que mes notes soient accompagnées de citations : Victor Hugo et Jabès. Deux poètes qui me sont chers.

Avec moi, un cahier offert et ramené de Russie. Couverture bleu ciel, étiquette en russe sur le devant. Table de multiplication sur le dos. Feuilles petits carreaux.

Chant des oiseaux tôt ce matin. Me fait penser à la chanson « le temps des Cerises ». Il me semble que l’on y parle d’un merle moqueur. Est-ce lui qui vient ce matin me taquiner ?

On devait aller au marché. Le bus n’est jamais arrivé. Plus d’une heure d’attente. Se consoler d’un carré de chocolat noir.

L’hôpital avec ses chambres individuelles me semble reproduire le schéma de l’inégalité : espace plus vaste, salle d’eau, fauteuil, chaise, table, double placard. Dans la chambre double tout sera à partager. Même les rêves !

Enfer chrétien, du feu. Enfer paien, du feu. Enfer mahométan du feu. Enfer hindou, des flammes. A en croire les religions, Dieu est né rôtisseur. Victor Hugo.

 

D comme dictionnaire

Rendez-vous avec l’orl italien ce matin. Ma nouvelle voisine de chambre est polonaise. Nous communiquons via un dictionnaire !

Rien n’est donné. Tout est à prendre, à apprendre. Edmond Jabès.

E comme écho.

Ai l’impression de me retrouver face aux mêmes situations. Même paysage, même chant d’oiseaux, même voix et également écho des mots.

Ai mangé seule à une table. Un face à face avec moi.

Ai écrit, je pense toujours à Apollinaire…Je ne sais pourquoi. Et puis, tout revient. Oui oui Apollinaire aimait écrire en marchant…Là-bas je faisais de même. Je traçais des mots comme je posais des pas. Prétention !

Chaque homme dans sa nuit s’en va vers la lumière. Victor Hugo

 

E comme évoquer.

Evoquer ce fameux « courses pour personnes à mobilité réduite ». Ce n’est que ces jours-ci que j’ai compris ce que cela voulait dire. Au début, je pensais à une course sportive ! mais non ! mais non ! Il s’agit simplement d’accompagner les patients dans la ville pour qu’ils puissent faire leurs achats ! Evoquer aussi notre comportement. Ici on s’infantilise. On réclame de l’attention. On veut que l’on s’intéresse à notre cas.

Il est temps que les cœurs renoncent à douter. Victor Hugo

 

G comme gris.

Temps d’orage. Se mêle au gris le noir de l’orage en montagne. J’aime cette absence de lumière, étrangement, elle me rassure. Je m’y sens en sécurité. Il a neigé toute la journée.

Au repas du soir, certains changent de table. Ils ne se supportent plus. Viennent à la nôtre ! Pour combien de temps ?

Vous voulez la misère secourue, moi, je la veux supprimée. Victor Hugo

 

I comme installation.

Je change de chambre. Je vais du côté des montagnes. D’un couloir à l’autre, je sème mes affaires. Comme le Petit Poucet. Je refais le trajet et ramasse ce que j’ai perdu.

Quand je suis triste, je pense à vous, comme l’hiver pense au soleil, et quand je suis gai, je pense à vous comme en plein soleil on pense à l’ombre. Victor Hugo

 

L comme lecture.

Je lis Annie Ernaux, l’autre fille. Une citation de Flannery O’Connor : « La malédiction des enfants, c’est qu’ils croient ». Avais lu : « la malédiction des enfants c’est ce qu’ils croient ». Est-ce ma propre malédiction ?

Rien n’est donné. Tout est à prendre, à apprendre. Edmond Jabès.

 

M comme mariage.

Découverte de la vieille ville. Les gargouilles qui scindent la rue en deux et qui sont les traces du passé. Mariage huppé dans l’église. Des chapeaux, des tenues militaires, des queues de pie ; des épées, des femmes en toilette, des enfants en rose et blanc, du rouge chez les hommes, une mariée que l’on attend. Belle, fine, élégante, elle arrive. Avant d’entrer dans l’église, elle baisse son voile sur son beau visage, à l’ancienne. Applaudissement des passants à son arrivée. Au parc, querelle de canards !

Aimer, c’est vivre, aimer, c’est voir, aimer c’est être. Victor Hugo.

 

N comme nudité

Une douche pour toutes les chambres du couloir. Une seule, sans fenêtre. Sombre, sinistre. Elle me repousse. Je passe devant, un homme nu, en sort. Cette nudité me heurte. Elle se montre à tous sans complexes. Même si elle nous est commune, ici elle m’est insupportable, parce que non désirée. Elle remet en cause notre intimité. Elle la conteste, la réfute. Sa vision n’est pas choix. Elle est subie, imposée.

Il y a souvent plus de choses naufragées au fond d’une âme qu’au fond de la mer. Victor Hugo

 

P comme promesse.

Des soins prodigués par des amis et la promesse que lors d’un prochain rendez-vous, je me rendrai totalement disponible. Cette promesse m’est nécessaire.

Ici s’éteint le langage. Edjmond Jabès

 

R comme refuge..

Je prends refuge en moi tant la fatigue est là.

La solitude n’admet pas les nouveaux visages. Victor Hugo

 

R comme retrouvailles.

Je retrouve un couple d’italiens. Lui plus âgé qu’elle. Ils sont beaux, amoureux, tendres l’un envers l’autre. Toujours émerveillés de se voir dans le regard de l’autre. Aimants ! Lumineux !

Il n’y a de temps que pour l’éveil toujours cette image. Edmond Jabès

 

S comme silence, saisir.

Je le désire, le veux, le courtise. Moi qui ai eu souvent le besoin d’être avec l’autre, ai aujourd’hui l’envie forte d’entendre ce silence.

Ce matin, j’aurais presque pu me saisir des nuages. J’aimerais le faire. Ils viennent me narguer. Tendre la main. Se saisir de la vapeur d’eau.

La peur est verte comme l’eau. Edmond Jabès

 

V comme ville.

Une ville que l’on apprivoise et qu’immédiatement on aime. Un parc sous le gris du ciel. Un lac et des arbres qui s’y reflètent. Pénombre, mystère. Le monde de l’enfance. On s’attend à voir surgir, lutins, fées. Ils s’échappent de mes lectures d’enfant et me surprennent dans le reflet de l’eau.

J’ai vu l’écolier brûler ses livres et rejoindre la ville. Edmond Jabès

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