~L’hiver s’approfondit

comme s’approfondit

l’affection d’un père

Ida Ryûta 

 

C’est ce matin qu’elle doit partir. Cela fait déjà quinze jours, qu’elle est chez lui, à l’aider, le soigner, à tout simplement être présente. Il sait qu’il est temps pour elle, de rejoindre sa vie et de s’éloigner de la sienne.

Elle, lorsqu’elle a appris qu’il était malade, elle a tout de suite dit : « ne t’inquiète pas, je règle quelques affaires et j’arrive. Tu le sais je suis toujours là pour toi. »

Pour la première fois, il n’a pas dit non. La fatigue s’était installée et avait fait de son corps un fardeau. Il avait dit oui et avoué qu’il avait besoin d’elle, la seule fille qu’il ait eue.

Ce n’était pas qu’il n’avait pas voulu d’autres enfants, simplement cela avait été ainsi. Tout l’amour en lui, s’était alors porté sur cette unique fille. Il avait même imposé le prénom : Eglantine ! Le prénom de sa grand-mère.

Peu à peu, il avait compris qu’il lui faudrait renoncer à cet amour, la laisser grandir, puis partir.

C’est ainsi qu’Eglantine avait quitté le toit familial pour d’autres horizons dont il ignorait tout. Il n’était jamais resté sans nouvelles. Une fois par an, elle revenait, restait quelques jours puis s’échappait. C’était naturel.

Jamais, elle ne lui parlait de sa vie, mais jamais il ne l’interrogeait, sa présence lui suffisait.

Ce matin, il songe à ce départ avec plus d’appréhension. Il n’ose lui parler de cette peur qui s’installe en lui.

Il l’entend marcher dans la chambre au-dessus de la sienne. Un pas assuré, déterminé. L’armoire s’ouvre. Il imagine le linge plié sur le lit. La valise se remplit. Un lieu se vide.

Demain, le silence.

Il ne sera pas hospitalisé. Ils l’ont décidé tous les deux. Elle a compris son refus de quitter son monde. Chaque pierre de cette maison a été caressée de ses mains. Il a oublié le corps de celle qui fut sa femme mais pas le toucher des briques. En lui, encore, les blessures, les écorchures, leur rudesse. Ici, tout est lui. Même le jardin. Avant, il y a longtemps, le vide. Aujourd’hui son domaine !

Il aimerait, qu’à sa mort, elle conserve le lieu. Qu’elle y vienne avec un mari ou seule, avec des enfants ou sans, mais qu’elle y vienne. Il n’aura pas le temps de voir tout cela, mais il a encore le temps de l’imaginer.

Avant de le quitter elle doit lui présenter l’infirmière qui prend le relais.

Hier elle lui a dit : ne t’inquiète pas, je vais revenir ».

Il ne s’inquiète pas. En lui, son image et un baiser qui dure un peu plus longtemps parce qu’il l’a voulu ainsi.

Il ne s’inquiète pas, il sait qu’elle viendra chaque année fleurir sa tombe et il l’espère ardemment, entretenir le jardin.

Retour à l'accueil