Pelant une poire

de tendres gouttes

glissent le long du couteau

Shiki

 

Sur la table, la corbeille occupe une partie de l’espace. Elle est gorgée des fruits de l’automne. Face à face, ils mangent, sans se parler, ayant épuisé toute conversation. C’est devenu habituel.

C’est ce qu’elle pense dans ce silence qui l’oppresse. Lui, il laisse son esprit vagabonder. Il ne la regarde presque plus.

Elle, elle ne saurait dire quand la dislocation de leur couple s’est installée. Combien de repas désormais, ainsi, dans le mutisme de l’autre, avec entre eux, cette corbeille.

Aucun des deux, prêts à changer les choses. Le silence, la corbeille et leurs rancœurs.

Elle regarde les fruits, beaux, tendres, ne demandant qu’à être croqués. Lequel viendra adoucir sa gorge et nourrir sa vie ? Elle les choisit toujours en pensant au plaisir procuré.

Lui se saisit d’une pomme. Il ne prend pas le temps de la peler. Il la coupe en quartiers et les engloutit un à un. Cela la choque. Il avale la pomme comme il avale les mots qu’il ne sait dire, ou qu’il n’a pas envie de dire. Un quartier : un mot, une phrase, jusqu’au néant. Rien ne sort, tout va à l’intérieur de son immense bouche et cela le remplit sans l’étouffer. Elle s’en étonne toujours.

Elle essaie d’imaginer le voyage du fruit à l’intérieur de son mari. De la gorge à l’estomac et cela l’écœure. Puis, elle se concentre alors sur ses propres gestes. Elle attrape une poire, se saisit d’un couteau et avec tendresse commence à la peler. Le jus dégouline sur ses doigts. Elle ne peut s’empêcher de lécher ces gouttes sucrées.

Elle surprend son regard, un regard désapprobateur, qui semble lui dire « tu as toujours manqué d’éducation ! »

Elle s’en fiche et prend encore plus de bonheur à lécher le fruit. Lui retourne au masticage de sa pomme.

Ce soir, et pour combien d’autres encore, ils n’ont rien à se dire.

Attendre que la corbeille de fruits se vide, ne plus la remplir.

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