L’enfant bouche bée qui contemple

des fleurs qui tombent

est un Bouddha

Kubutsu

 

Un jardin multicolore. Du bleu, du jaune, un rouge flamboyant. Chaque plante a été choisie avec soin. Elle sait ce qu’elle veut apercevoir au matin : une palette de couleur, sans cesse renouvelée au passage de lumière, de vent.

Et c’est ainsi chaque printemps. Se crée sous ses yeux son paysage

Sa vie, elle la consacre à ce bout de terre. Sa mission, car pour elle c’en est une, le rendre beau, léger, réconfortant. Pour elle, mais aussi pour ceux qui passent sur le chemin et qui ne manquent pas de s’arrêter. Au début, certains, sans gêne - elle pensait aussi, sans éducation - cueillaient les fleurs, lui volant ainsi un peu de son tableau. Alors, elle a planté ça et là, quelques pancartes, de tendres interdictions. Peu à peu, on a compris. On ne cueillait plus, on s’attardait pour admirer.

Un jour, il y eut un de ces instants rares qui marquent à jamais, qui fait que plus rien ne peut être comme avant. Au début, elle crut que son imagination la trompait. Elle le vit, ombre fragile, à peine sept ou huit ans, pas très grand. Une silhouette immobile, fermant les yeux, - c’est ce qu’elle pensait voir de sa fenêtre-, des yeux fermés, et qui restait là sans bouger.

Elle ne comprenait pas, comment on pouvait, ainsi, admirer ses fleurs Cela lui semblait invraisemblable, presque indécent. Pourquoi agissait-il de la sorte? Pour la provoquer ? N’avait-il pas d’autres jeux plus intéressants que de rester là, sans même essayer de cueillir? A l’immobilité, elle aurait préféré la profanation.

Ce n’est qu’après plusieurs apparitions, qu’elle se décida à aller lui parler. Le temps qu’elle ouvre la porte, il n’était plus là ! A lui faire croire qu’elle rêvait ou perdait la tête. A moins que ce ne soit un ange? A cette pensée, elle se signa.

Elle se mit à l’attendre. Cela devint, en plus de ses plantes, une des ses occupations favorites. Au bout de quelques semaines, il revint. Elle le retrouva debout, au même endroit, les yeux fermés. Lorsqu’elle sortit, il ne s’enfuit pas. Il la regarda.

Un regard au mystère insondable. Une force qui s’empare d’elle! Elle comprend alors que l’enfant, ou l’ange, elle aimerait tant qu’il en soit un, ne voit pas, mais étrangement, s’empare de tout, et qu’il s’imprègne des effluves qui viennent de sa terre, senteurs ô combien enivrantes.

Alors, pour la seule fois, elle autorisa que l’on touche ou cueille. Elle accepte que ces petites mains d’ange viennent se poser comme une caresse sur son tableau.

A chacune de ses apparitions, elle sortait, et c’était toujours le même cérémonial. L’enfant repartait avec un bouquet. Il désignait du doigt et elle, elle obéissait. Jamais, ils ne parlaient. Ils partageaient leur silence.

Elle ne sut rien de lui. Quelle importance !

Et puis arriva le moment où il ne vint plus. Pour elle et ses fleurs, ce fut un manque, une absence pesante.

Dès lors, toujours en elle, l’image d’un ange posé devant son bout de terre.

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