Sur la mer très loin

Où va-t-il

Le vent vert et brumeux ?

Jôsô

 

Allongés sur le bateau, ils se laissaient aller au grès des remous.

Le soleil bronzait des corps presque noirs déjà. On attendait le soir pour pêcher.

Dans cette promesse, celle de belles soirées, on s’occupait à ne rien faire. Bronzez, se regarder, se parler. C’était pour eux l’assurance de vacances réussies.

Le bateau, l’eau, le soleil, la pêche et ce bonheur, si ancien pourtant, du partage à deux. Seulement elle et lui. Toute la force de leur amour résidait dans ces espaces communs, ceux qu’ils avaient mis en place au fil du temps. L’individualité se dissipait peu à peu. Faire à deux pour se construire des souvenirs et un devenir. C’était le fondement de leur couple. Et depuis un certain nombre d’années cela fonctionnait.

Aucun enfant n’était venu s’interposer. Cela avait été une évidence, une providence même ! Autour d’eux, personne n’avait osé émettre la moindre opinion.

C’était lui qui faisait les manœuvres, qui entretenait le bateau. Elle, elle l’admirait. Elle aimait toujours ces gestes qu’elle connaissait par cœur et qu’elle aurait pu reproduire au millimètre près.

Elle l’avait épousé lui et son bateau.

Le soleil commençait à se désespérer de briller. Elle se lève et va se vêtir. Lui, la suit.

Un vent léger commence à se faire sentir. Tous deux sont surpris car il n’avait pas été invité à se joindre à eux. Il sera peut-être nécessaire de rentrer au port, remettre à plus tard la partie de pêche.

La présence du souffle se fait de plus en plus insistante.

Il le faut donc, remettre à plus tard, à un autre soir, ce moment de bonheur. S’inventer une autre occupation.

Autour d’eux, l’air comme la mer se transforment. En bon marin, il sait que tout peut arriver et qu’il ne faut jamais se laisser surprendre. On ne joue jamais à ce jeu-là, car on est certain de perdre.

Ils regardent le vent pousser vers eux la colère des nuages. Ils se comprennent sans se parler. Rentrer au port immédiatement. Laisser derrière eux ce qu’il y a de plus sombre.

Au fond, c’est toujours ce qu’ils ont fait. Leur amour leur a permis cela. Faire disparaître ce qu’ils avaient en eux de plus noir.

Ils sont comme cette nature, parfois si belle, parfois si terrifiante. Leur force, contrairement aux autres, le savoir, l’accepter.

Ils reprennent le chemin du retour. Ils s’aiment et n’ont plus besoin de se le dire.

Tandis qu’il manœuvre, elle plonge son regard dans ce ciel qui se gonfle sous le vent.

Elle y projette ce qu’elle a de plus désespéré en elle, sa peur de le perdre.

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