Pas un brin d’air. Rien ne bouge. Le vent qui a soufflé pendant ces deux jours a cessé sa plainte. Il a laissé place au silence parfois brisé par les stridulations des cigales.

Ce chant lui est étranger. Comme ce vent qui l’a épuisée. Jamais elle n’a connu cela.

Elle a peur en apercevant les quelques maisons éparpillées au milieu des champs de se heurter une nouvelle fois à un refus.

En elle, la lassitude de cette marche infinie. Elle a laissé dans un coin de terre le corps de son enfant mort. Elle l’a enseveli comme elle a pensé qu’il serait bon de le faire.

Si elle a abandonné le corps, elle n’a pas abandonné son fardeau. Elle le sent encore sur ses maigres épaules. Et puis, il y a cette pointe dans le cœur qui ne disparaît pas. Elle ne sait dire pourquoi.

Elle est certaine d’être partie du nord et de vouloir rejoindre le sud. C’est la seule chose qui s’inscrit en elle comme certitude. Elle ne sait son histoire à elle. Si ce n’est l’enfant qu’elle a eu, qu’elle laissé dans un champ. Elle a dans sa poche, pour ne pas oublier, pliée dans un mouchoir, un peu de cette terre qui désormais réchauffe le corps si froid.

Elle a l’espoir, en frappant à une porte que l’on lui offre un verre d’eau, un mot même. Ce mot qui lui permettrait d’arrêter son errance, de se poser ici. Une terre sèche, recouverte d’oliviers, de pins, de lavandes. C’est ce qu’elle a traversé et pensait retrouver. Mais à l’horizon, quelques maisons plantées au milieu de l’aridité. Elles sont encore loin, mais elle les distingue et pourrait les décrire si elle savait le faire.

Bientôt, si elle en a la force, elle pourra les atteindre.

 

*

Seul dans sa maison, il continue patiemment son travail d’artisan. Il taille, il trace, il sculpte. Tous les matériaux lui servent à exprimer ce qu’il ne peut dire par les mots. Le bois pour les vivants et la pierre pour les morts La parole l’a déserté depuis tant d’années. Seuls ses doigts lui permettent de se faire entendre. A sa porte, on vient frapper et demander ce qu’il y a de plus beau pour embellir une tombe ou simplement pour protéger une ferme mal en point. Son savoir est connu de tous et c’est parfois de très loin que l’on vient passer commande.

Lui, d’un signe de tête, il donne soit son accord, soit son refus. Jamais d’explications. Un simple signe de tête et l’on comprend.

On ne s’oppose jamais à sa décision. C’est ainsi.

Posés sur sa table, des bouts de bois qu’il ramène de ses longues promenades dans les collines environnantes. Jamais il ne revient les mains vides. Ses yeux savent voir ce que les autres ne peuvent découvrir. Chaque jour sa récolte le rend heureux et fier. Il ne parle pas mais il voit. Et chaque jour, il remercie ce dieu qu’il ne sait prier mais dont il perçoit l’existence.

Il pourrait raconter toutes les taches, tous les renfoncements, toutes les écorchures du bois. Il sait leurs souffrances, leurs malheurs. Jamais il ne blesse un arbre. Il ramasse ce qui est mort pour lui redonner vie. En lui la certitude que la nature lui en est reconnaissante.

Au bout de son établi, dans un coin vers la gauche, un trou de la taille d’une épingle. Il se souvient que ce jour-là, il façonnait la pierre qui devait orner une des dernières tombes creusées. Son outil avait hésité, entraînant sa main là où elle n’aurait pas dû aller. La lame s’était plantée dans le bois dur et il en avait entendu la plainte.

L’écorchure sur le côté droit s’offre comme une blessure, une plaie béante. Il a mal chaque fois que son regard se pose sur cet endroit. Un seul instant d’inattention et il avait entaillé profondément la chair de l’établi. Il lui avait fallu du temps pour soigner le bois, utilisant les cires les plus rares. Il put voir la blessure se refermer. Mais toujours resta une trace, comme une cicatrice.

L’oubli de sa maladresse ne devait pas être total. Pas de pardon possible !

Pour lui, et en lui, une entaille aussi.

*

Dans le blé qu’elle traverse, elle entend du bruit. La peur la gagne. Mais ce ne sont que des oiseaux qui viennent picorer les quelques grains abandonnés. Elle aimerait pouvoir en faire de même. Elle a faim, elle a soif et elle veut vivre. Elle veut sentir son cœur battre et la bercer encore et encore. Pour cela, elle doit oser aller se heurter aux portes.

Elle doit le faire.

Près de la première maison, elle met du temps avant de frapper. Son geste fait, elle attend dans la brûlure du soleil. Une voix sèche, elle aussi, lui demande ce qu’elle veut. On n’ouvre pas la porte. C’est au travers du bois que passent les mots.

  • J’ai soif.

On lui dit de se servir au puits et de repartir elle n’a rien à faire ici. Des filles comme elle on n’en veut pas et ses bras si maigres doivent être inutiles. Même pas bonne à chauffer un lit la nuit !

Elle ne sait si elle comprend tout. Ce qu’elle pense savoir c’est ce que ce ne sont pas des mots doux. Elle ne peut répondre. De sa bouche rien ne vient. Elle fait simplement ce que l’on lui dit de faire. Se rafraîchir de l’eau du puits. Simplement cela et puis aller plus loin pour voir si l’on a plus à lui offrir.

Reprendre sa marche, aller vers les autres maisons.

Marcher. Frapper. Attendre. Demander. Espérer.

Marcher. Frapper. Attendre. Demander. Espérer.

Ne pas abandonner.

 

*

Aujourd’hui, ses mains ne veulent pas caresser la pierre même le bois lui résiste. Il connaît ces moments. C’est déjà arrivé. Il sait que cela ne dure pas. Il lui faut donc être patient. S’occuper autrement. Repartir vers les collines ou mieux aller retrouver le cours d’eau qu’il connaît si bien et qui lui apportera du réconfort. Il y passera la journée. Il attendra qu’elles aient le désir de se remettre au travail. Face à elles, il n’est qu’obéissance.

L’eau va le nourrir. La source lui procurera ce qui lui manque aujourd’hui.

Il prépare son sac. Quelques fruits, un morceau de pain. Cela suffit. Il sait se contenter de peu. Il marchera, il se baignera et il parlera à ses fantômes. Eux ne l’ont pas déserté. Il a encore des choses à leur raconter. C’est à eux-seuls qu’il s’adresse. A eux et au bois, à la pierre. Les autres n’entendent pas ce qu’il a à dire. Ce n’est pas pour eux qu’il travaille, c’est pour leurs morts, leurs animaux, leurs murs. C’est pour tout cela qu’il le fait et pour son bien à lui.

Elle frappe au moment où il décide de se mettre en route.

Il ne l’a pas vu venir. Trop pris par son désir de fuir son incapacité.

*

Devant la dernière maison, si éloignée des autres, il y a comme une différence. Elle le sent. C’est peut-être qu’elle entend réellement le silence. Et puis là, devant elle, étalés sur le sol, de la pierre, du bois. Elle se demande bien ce que l’on peut en faire. Tout est ordonné et cela semble lui parler. Et étrangement, elle trouve cela beau. Elle n’a jamais rien vu de tel et ses yeux s’attardent, elle en oublie qu’il fait toujours aussi chaud et que la faim la terrasse. Elle est bien, là, à regarder ce bois et ces pierres. Elle aimerait s’y appuyer et s’y frotter et s’y endormir. Y rester.

Avant de continuer son errance, elle ne croit plus désormais trouver le lieu qui l’accueillera, elle va, une dernière fois, oser réclamer, quémander. De l’eau, de la nourriture et un endroit pour dormir au moins cette nuit.

Cet endroit, il est là devant elle. Son corps l’a choisi.

Elle veut passer la nuit près de ces pierres et de ce bois.

Y rester.

*

Il ne sait dire ce qu’il voit devant lui. Une femme si maigre, si rêche. Couleur du bois, rudesse de la pierre. Etonnamment, ses mains de nouveau le démangent.

La femme parle d’une voix presque éteinte. Elle ne vient pas commander une de ses œuvres. Elle a soif, elle a faim. Elle veut dormir là, devant sa maison, dans le bois et la pierre.

Il ne peut que lui tendre son sac.

Ses mains, dans l’instant, veulent reprendre le travail. Se saisir des outils, tracer, creuser, tailler. Ses mains le veulent et il doit accepter.

*

Elle se pose dans ce bois et ce tas de pierres.

Ouvrir le sac.

Manger.

Boire.

Dormir.

*

Un sentiment nouveau s’installe en lui, un sentiment qui lui est étranger : l’appréhension de ne pas la retrouver au matin tant elle se confond avec les éléments.

Parfaite symbiose.

La pierre et le bois lui vont à merveille et dans un trouble qui l’envahit, il découvre en elle, ce que ses mains à lui, demain, pourraient transformer.

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