Le Dernier refuge.

  Il y a deux personnes. C’est une chambre dans un hôpital d’une petite ville. Chambre quelconque, stérile, imbécile, de celle que l’on fuit. Des murs lisses, blancs. Un silence heurté par des bruits de pas, de chariots, des voix, parfois des cris, des appels, des sonnettes, des lumières rouges et du linge qui traîne devant des portes ouvertes. Seuls des numéros semblent donner un certain ordre à cet univers. Se croisent dans les couloirs des gens vêtus de blanc, de bleu, de vert, comme des uniformes, toujours en mouvement, dossiers ou portables en main. L’air affairé, sérieux, pédant. On se croise, on se parle, on devient important, on est important ! On dépend de vous !

Dans les chambres, trop souvent l’immobilité, l’ennui, la douleur, la plainte, de temps en temps l’espoir. Une télé allumée crache son venin. Les informations dégoulinent sans qu’on les écoute sérieusement. Mais cela remplit un espace trop vide.

Des odeurs, de celles que l’on voudrait fuir, prennent possession de vous. Vous n’y pouvez rien, elles vous collent à la peau et s’infiltrent, gluantes, puantes, envahissantes. L’odeur le la maladie, vaste supercherie de la vie. Elle restera sur vous tant que vous serez là dans ce lieu. Il arrive qu’elle vous suive et il ne vous reste qu’à essayer de vous en purifier.

C’est un homme, c’est une femme, belle toujours si belle, enfermée dans la douleur de l’autre, lui, l’homme allongé sur le lit. Un corps qu’elle a aimé et qui s’éloigne d’elle, la laissant désemparée. Elle entend sa voix, pourtant ce n’est déjà plus la même. Un son différent. Elle y entend comme une fêlure, ce qui lui est insupportable. Elle voudrait hurler et ce, de toutes ses forces, mais retient ses cris désormais inutiles. Elle a déjà perdu. Ce savoir là, celle de la perte, elle l’a. Et c’est sa désolation.

Parfois la sensation de l’étouffement la saisit, une liane l’enserre, s’empare d’elle et elle pense sur l’instant qu’elle va, elle aussi, suffoquer, étranglée par l’impensable.

  Vous, face à votre impuissance, vous ne cessez de répéter que c’est la fin, que vous en êtes certain, que le doute ne peut être, que déjà vos yeux ne savent plus lire, ni la voir, elle et les autres. Là dans l’immédiateté de cette chambre, elle ne devient qu’une silhouette, mais si elle s’approche tout peut redevenir comme avant. Vous le croyez. Oui, si elle s’approche, de nouveau, en vous l’image de ce qu’elle est, une beauté froide qui vous a tant chaviré, vous l’homme solitaire, ayant pour seule amante votre solitude.

 Et son prénom, comme vous aimiez le prononcer ! doux, profond et réconfort. Il vous emportait toujours vers un ailleurs dont vous ignoriez tout, un ailleurs que vous ne connaitrez jamais. Lissandra, Lissandra. Il vous fallait le répéter plusieurs fois comme une berceuse. Seul ou avec elle, toujours en vous ces quelques syllabes : Lissandra.

Fermer les yeux. Un soupir. Lissandra.

Elle, elle ne répond rien, elle reste immobile, le front posé contre la vitre sale. Elle se veut tranquille comme parfois l’a été la vie. Elle le veut mais cela n’est pas. Elle ne se retourne pas. En elle, le feu, la brûlure de cette perte qui s’installe. La vitre froide la rassure. En elle, l’attirance improbable du dehors.

Il vous faut lui parler pour la ramener à vous. L’éloigner de cette fenêtre qui vous l’ôte. Une urgence pour vous.

 Vous lui dites, dans un murmure, combien vous avez aimé ces promenades, ces découvertes avec elle, faites grâce à elle. Vous avez aimé ces plages blanches, grises, noires sur lesquelles, elle vous a entraîné ; cet hôtel où elle, elle vous attendait, enchaînée par son désir de vous appartenir et de vous retenir. En vous, encore, certaines sensations. Lissandra.

Vous arrivez à redessiner l’espace de la chambre, antre de vos amours, et plus encore vos traces mêlées sur le sable. Les draps froissés, un peignoir délaissé, une robe de soie blanche, parfois un rouge à lèvre posé sur la table de chevet. Jamais la même couleur mais toujours le même goût. Ce goût qui veut bien persister en vous. L’abandon bienheureux à l’amour. Là, sur votre table de chevet, un de ces rouges à lèvre pour ne pas oublier. Vous arrivez parfois à vous en saisir.

Et des lits et des sables ont accueilli votre amour dévorant. Vous tenez à lui dire merci pour cela. Vous lui dites aussi que, souvent, vous vous réfugiez dans son image. Vous êtes encore capable de cela. Elle est devenue votre refuge, le dernier. Que pouvait-il espérer de mieux ? Que souhaiter d’autre, si ce n’est mourir dans son image.

  C’est à ce moment-là qu’elle parle et ose enfin vous regarder. Son regard ne vous fuit pas. Son visage vous fait face et même si vous n’en distinguez rien, vous savez vous y projeter. Il vous suffit de fermer les yeux.

Elle vous dit que contrairement aux autres jours, la mer est loin et que la plage blanche, c’est le lit sur lequel il est étendu. Les draps sont froissés, souillés, et il manque la senteur du sel, le souffle du vent, la voile d’un bateau. Il manque ici tout cela. Il manque aussi la douce sueur de leurs corps enlacés. C’est toute une liste qui vient en elle et elle ne peut la rejeter, toute une liste de ce qu’il manque ici, dans cette chambre, dans cet hôpital : les cris innocents des enfants, d’autres corps, d’autres amours, la couleur du ciel, la couleur de l’eau, un ballon qui roule, sa main sur son corps, leurs corps dans l’eau, la sueur, une serviette mouillée, le bonheur d’être l’un à l’autre, l’un dans l’autre, l’un pour l’autre. Il manque ici tant de choses et cela la rend triste. Mais lui, de cette tristesse, il n’en veut pas. Il n’en a pas le temps.

Elle, elle n’a plus d’air !

Elle dit aussi que s’il n’y avait ni la mer ni l’amour personne n’écrirait des livres. Qu’elle n’en aurait pas lu, comme vous. Que vous n’auriez pas connu ce bonheur là, celle de la lecture dans le silence des vagues. L’amour, la mer, elle, tout vous appartenait. Vous étiez riche de ce que vous aimiez le plus. Elle, elle était riche de vous. Et cela lui suffisait.

 Vous lui dites que vous ne lisez plus. Que vous ne lirez plus. Les lignes noires s’effacent comme s’efface votre vie. Mais dans votre mémoire quelques phrases, quelques vers, quelques mots.

   Dans votre mémoire, cette présence encore vivante, avoir aimé lire ce qu’elle lisait. Etre prêt à tout pour la conquérir. Même écrire des livres. Mais cela vous ne saviez le faire. Vous vous étiez contenté de lui dire les mots des autres et de boire à ses lèvres ceux qu’elle découvrait et qu’elle faisait sien.

  Elle dit qu’elle ne veut pas l’entendre.

Elle ne veut pas entendre cet effacement. Elle ne pourra aussi l’attendre. Elle n’en n’a pas la force. En elle, toujours, l’amour et la mer et entre les deux, lui. Tu n’as pas le droit de m’abandonner. Comme une évidence, c’est le tu qui vient spontanément. C’est ce qu’elle dit dans un souffle, qu’elle ne veut pas de cet abandon. Pas comme cela !

De nouveau, cette liane qui l’enserre et s’empare d’elle. Plus forte, plus vigoureuse. Le combat est rude. Se débattre, résister, ne pas sombrer !

  L’évocation de ces plages, vous n’y pouvez rien, ramène à vos lèvres le goût des plages d’Italie. Vous le lui dîtes. Souvenez-vous du sable d’Italie sous vos pieds ! souvenez-vous en ! Et celui ramené dans le lit et qui rendait l’amour bruyant. Vous aimiez effacer le sel sur sa peau, il suffisait de laisser glisser votre langue. Oui vous aimiez cela, et vous avez aimé qu’elle vous laisse faire. Elle ne disait rien. Chaque parcelle de son corps vous appartenait et vous, vous vous nourrissiez de son sel.

   Soudain la soif vous gagne.

   Elle se tait. Peut-être en elle le crissement du sable blanc et le dessin qu’il laisse sur la peau, sa peau à lui, si douce, si aimante. Elle en frémit ! elle a le désir de sa caresse. Elle aimerait pouvoir le toucher, lui rendre tout ce qu’il lui a donné. Elle aimerait cela mais à elle aussi le temps manque. Pourra-t-elle survivre à ce qui arrive ? Elle ne le sait. Elle ne veut pas le savoir.

Sur vous, la chaleur brûlante et aveuglante du soleil. Vous suffoquez. Trop de chaleur ici. Toute cette lumière sur tout ce blanc c’est effarant ! Une plainte en vous et vous sentez sa main sur votre visage. C’est apaisant. Enfin peut-être la délivrance. C’est ce que vous voudriez ! la délivrance. Se délivrer de la vie devenue si inutile. Un jour, bientôt, s’effaceront plage, sable, amour, mer comme se sont effacés tous les livres lus. Et vous ne le voulez pas ! Vous ne voulez plus de cet effacement qui s’étale comme le sable. Cela vous rappelle ce jeu d’enfant : ouvrir la main, se saisir des grains, et les laisser s’échapper jusqu’à qu’il n’en reste rien. Vous ne voulez pas de cela pour vos souvenirs : un effacement progressif qui vous laisserait à chaque fois meurtri.

Partir avant qu’il n’y ait plus que le vide en vous. Ne pas être une coquille vide ! Surtout pas !

Au loin, sa voix. Vous l’entendez, mais ne pouvez vous en emparer.

Est-elle de l’autre côté, au bout de la plage ? Vous n’arrivez pas à le savoir. Comment a-t-elle pu vous laisser là, seul ? Qui a-t-elle pu rejoindre ? Comment peut-elle faire cela ?

Mais non, sa main de nouveau sur votre visage. Rassurante !

   Elle dit que vous dormez, que vous dites non, mais elle est sûre de cela. Vous dormez et vous avez souri et gémi et pleuré. Elle aimerait savoir pourquoi. Quel rêve, quel cauchemar sont venus vous chercher, vous éloigner d’elle ?

   Vous lui dites que sur vos lèvres vous avez retrouvé le goût du sel et le goût de sa peau à elle. Le désir est encore vivant, vibrant, le désir de son corps à elle. Et vous lui dites aussi votre peur de la savoir parfois à l’autre bout de la plage.

Vous osez lui souffler le mot délivrance. Vous en êtes certain, c’est d’elle que viendra cette délivrance. Vous le lui dites mais elle ne semble pas comprendre.

 Vous repensez aux prières de l’enfance : « délivrez-nous du mal ! » C’est à elle désormais que s’adresse votre prière. « Délivre-moi du mal ! ». Elle n’entend pas cette prière. Cela n’arrive pas jusqu’à elle. Elle a délaissé votre front et est allée trouver le réconfort de la vitre sale. Vous aimeriez être cette vitre pour sentir son visage posé sur le verre froid, sale, tourné vers l’extérieur, vers l’avenir.

   Vous avez peur d’appartenir au passé. Entre vos mains le sable s’écoule. Vous n’arrivez pas à le garder. Serrer le poing ! Tout retenir ! Vous n’en avez plus la force. Tout s’échappe même elle.

   De nouveau, vous la quittez. Vous chavirez.

Vous écoutez en dehors de vous et de ce lieu, le bruit des autres, les bruits de la vie des autres, eux qui ignorent combien votre corps a aimé prendre et donner l’amour. Quelquefois vous avez supplié qu’on vous aime aussi, souvent, elle a supplié que vous l’aimiez. Un jeu entre vous. Vous n’étiez jamais perdant. Ni l’un ni l’autre. Des pas dans le couloir, des gémissements, des bruits inutiles qui vous rendent inquiets et qui installent en vous comme une barrière vous séparant d’elle. Vous n’arrivez pas à lutter. La vie des autres vous envahit. C’est insupportable !

  Là dans l’instant de cette chambre vous aimeriez supplier. La supplier. Lissandra !

   De nouveau sa voix de plus en plus lointaine. Est-elle au-delà de la fenêtre ? A-t-elle regagné le monde des vivants ?

   Elle vous a tant aimé, a-t-elle dit, que cela lui est impossible d’envisager une absence infinie, qu’elle ne veut pas vous laisser partir au-dehors d’elle. Elle vous dit cela ou vous croyez l’entendre. Ses lèvres, quand elle vous regarde semblent ne rien dire, que l’évidence de la mort qui s’installe. En vous, en elle !

  Vous aimeriez prendre sa main. La rassurer, la délivrer elle aussi, mais en vous l’impossibilité du geste, comme une évidence. Et la fenêtre est si loin ! Inaccessible !

Vous aimeriez simplement lui faire comprendre qu’en vous toujours ce désir d’elle et de ces plages blanches.

Vous aimeriez la supplier, une dernière fois : retiens le sable.

Vous en êtes certain la délivrance ne peut venir que d’elle. Il ne peut en être autrement. Seule sa main viendra colmater la brèche qui s’installe en vous. Seule sa main ! Lui faire comprendre !

            Lissandra !

Retour à l'accueil