Avec difficulté, elle avançait. Elle venait dans ma direction.

De ma voiture, je n’arrivais pas à savoir si c’était la force du vent qui la gênait ou la raideur de sa jambe gauche. A part cette particularité, la silhouette était belle, élégante, désarmante même. C’était le mot : désarmante. Cela me fit un drôle d’effet. Une attraction subite, une envie de marcher à ses côtés. Il y avait longtemps que je n’avais ressenti une sensation aussi forte. Son visage, je le distinguais à peine. Mais, j’étais certain qu’il était harmonieux. Il y avait en elle une grâce évidente.

L’arrivée du cyclone était prévue depuis plusieurs jours déjà. Nous étions tous habitués à ces colères du ciel. Il me fallait donc quelques victuailles pour tuer le temps, et surtout du rhum et des cigarettes. Les journées allaient être longues, seul, calfeutré dans ma baraque. L’île commençait à se couvrir de nuages noirs, le vent soufflait depuis le matin, l’océan faisait entendre sa voix. Cela faisait deux jours, que l’on nous bassinait avec les précautions à prendre. Ce n’était tout de même pas le premier. On lui avait donné un prénom féminin, mais je ne l’avais pas retenu. Il était décrit comme violent, risquant de faire de gros dégâts. Ça aussi, on en avait l’habitude !

Pourquoi mon regard a-t’il été attiré par cette femme? Je ne saurais le dire. Un air étrange dans sa démarche, comme pour vous dire, je ne veux pas que l’on m’embête. Inutile de m’accoster, vous allez perdre votre temps. Et moi, j’aimais bien ça perdre mon temps. C’est peut-être cette idée-là qui m’a plu. Et puis, c’était la première fois que je l’apercevais. Je me demandais bien d’où elle pouvait sortir. L’île n’était pas si grande et on arrivait à se connaître tous.

Mais elle, c’était une certitude, je ne l’avais jamais vue ! Et ça aussi ça m’intriguait. J’avais envie d’en savoir plus, l’envie et le désir.

Je sortis de la voiture dans l’espoir de la rejoindre. L’air de rien, entrer en contact ! Un simple bonjour pourrait suffire. Ensuite, j’improviserai. J’étais loin d’être un dragueur professionnel, mais je pensais encore savoir m’y prendre !

Un bruit intense vint suspendre ma réflexion. Je n’ai pas immédiatement compris ce qui arrivait Le bruit, plus fort que le chant du vent, m’obligea à la délaisser.

Devant ce qui venait de se passer, je l’oubliais. Je reléguais mon projet à plus tard !

C’est en découvrant le spectacle qui s’offrait à moi, que je compris que l’accident avait été grave. Quelques gémissements sortaient de la ferraille. Il ne restait rien de la vitrine dans laquelle la voiture s’était encastrée, si ce n’est un tapis de verre.

Les piétons s’arrêtaient puis détournaient le regard. Ils se sentaient inutiles. On appela les secours.

Elle, je l’oubliais.

J’essayais de voir comment je pouvais me rendre utile. J’avais quelques notions de secourisme et je savais être rassurant. J’avais appris ça, au moins ça ! Même si ma vie se résumait à pas grand-chose, petits boulots, petites amours, je savais que je pouvais apporter du réconfort. Cela, je le pensais, devait venir de ma mère. Elle avait toujours le mot qu’il fallait pour faire oublier les galères. Mon père, lui, était du côté de ce qu’on nomme les taiseux. Pas de paroles inutiles, mais aussi un visage grave, sévère, qui ignorait tout des gestes de tendresse.

A ses côtés, on devenait comme lui. On n’y pouvait rien. Ma mère lutta puis finit par abandonner. Un jour, elle partit, sans un mot. Au silence, elle répondit par le silence. Et moi, après être resté, j’ai fini par m’enfuir aussi, mettant entre lui et moi tout un océan.

La tendresse, c’est dans toute cette eau que je l’ai trouvée. Entre nous deux, une passion. On était fait l’un pour l’autre. Une découverte pour moi qui ignorait tout des vagues, des bateaux, des fonds marins, de la vie insulaire même.

Rapidement, il y eut l’installation sur l’île. Ce fut naturel pour moi. Immédiatement, j’ai aimé cette vie au-dehors, à la liberté limitée par des paysages de côtes, de rochers, de terre de volcan, de cirques. L’impression d’espaces immenses mais en fait, restreints entre terre, montagnes, ciel et eau. On n’y pouvait rien, on se cognait toujours contre quelque chose.

Pas tout à fait une vie monastique, mais je n’en étais pas loin. Je me contentais de peu. Je n’étais cependant jamais seul tant tout vibrait autour de moi.

Il y eut des amitiés, des vraies, des solides. Encore aujourd’hui, autour de moi, ces amis de ma nouvelle vie. On partage un verre, un plat du coin, et tout ce qui va avec. Et cela me convenait. On m’avait accepté tel que j’étais. J’avais apporté ce que je savais et je m’étais enrichi de tous. Pour moi, c’était comme l’impression d’avoir toujours été d’ici.

Parfois mon lit était vide, parfois non ! c’était comme ça !et j’y trouvais mon compte.

Oui, j’étais chez moi. Et ce cyclone était désormais le mien. Comme tous les habitants, je m’y préparais. Je l’attendais même ! J’aimais me confronter à plus fort que moi. Même si je n’étais pas certain de gagner la partie.

Cigarettes, rhum et je l’attendrai de pied ferme ! On verrait qui serrait le plus fort.

Après l’arrivée des secours, je reprendrai mon projet, rejoindre cette silhouette, la retrouver coûte que coûte.

Me dirigeant vers l’accident, j’ai vite compris que je ne pourrai rien faire. Je ne voulais pas me contenter de regarder, il ne me restait qu’à partir. Après le bruit, les plaintes, c’était désormais le silence oppressant de la mort qui nous envahissait, couvert par le cri du vent.

Elle, elle était là, immobile sur le trottoir, à ne savoir que faire. Mon aide, je sus alors à qui la proposer

Dans le même moment, elle cessa, elle aussi, sa marche. Ce bruit l’avait atteinte profondément. Un bruit de ferrailles, de verres, de cris. Elle le connaissait intimement, il lui était lié à vie, la réveillait la nuit, la torturait, parfois la faisait hurler. Toujours en elle, cette profonde meurtrissure. Et sa jambe était là pour qu’elle n’oublie pas. Cette jambe qui pesait chaque jour un peu plus. Un fardeau dont elle se serait bien passé.

Elle avait aimé danser, marcher, courir, avaler kilomètres sur kilomètres. Désormais, elle traînait avec elle ce poids mort. Elle avait toujours pensé que c’était une injustice. Cette punition, elle ne la méritait pas ! C’est ainsi qu’elle le vivait, comme une punition, divine ou pas, mais qui venait bien de quelque part. Une punition qu’on lui avait infligée et qu’elle ne méritait pas !

Toute son enfance, elle l’avait construite sur l’obéissance, la sagesse. Etre quelqu’un de bien comme on le lui demandait. Et cela avait fonctionné jusqu’à un certain jour.

Elle resta un moment dans un grand trou noir. Sa canne gisait au sol, inanimée. Le bruit avait figé son sang, son corps, elle ne pouvait bouger. Tout en elle était ce bruit ! Et ce fut comme un raz-de-marée. Un flot de souvenirs afflua. Elle laissa faire. Il ne pouvait en être autrement. Subir simplement ! C’était déjà arrivé, mais pas ici, pas sur cette île. Une première fois !

Il lui semblait connaître tout de ce lieu, mais elle ne savait dire depuis combien de temps, elle l’arpentait. Elle en aimait les odeurs, les couleurs, cependant en elle, d’autres paysages arrivaient à sa conscience. Une côte de Bretagne, des senteurs de cidre et le goût des crêpes sucrées. Une terre de falaises. Et d’autres visages, d’autres noms. Un amour mort ! Tout un passé dont elle voudrait ne rien connaître.

Des routes sinueuses, une conduite imprudente, et une vie qui prend un autre virage. Pour elle, ce fut aussi, une autre elle-même. Une putain d’injustice ! elle accepta la violence du mot qui l’envahissait. Oui ! Une putain d’injustice. Pardonner, elle n’avait pas su, pas pu, pas voulu !

Subitement, là sur le trottoir, elle accepta ce pourquoi elle avait fui. Elle comprit que sa vie était désormais sur cette île qui attendait l’arrivée du cyclone. Pour elle, son premier cyclone. Le cyclone de l’oubli, de la réparation. Il viendrait laver l’île de ces impuretés et en ferait de même sur elle. C’est ce qu’elle venait de saisir. Une évidence et peut-être pour la première fois la délivrance.

Elle aussi devait donc s’y préparer. Comme tout le monde. C’était cela l’important désormais, faire comme tout le monde. Accepter de vivre la vie qui lui était offerte. Pas celle qu’elle aurait voulu, mais accepter quand même.

Elle essaya de ramasser sa canne. Elle n’eut aucun regard pour l’accident. Si ce n’est qu’elle s’attarda sur tout le verre étalé sur le trottoir, une sorte de puzzle. Un peu celui de sa mémoire. Elle eut envie d’y jeter un coup de pied ! Envoyer tout balader ! Comme l’enfant qui joue avec un tas de feuilles en automne. D’un coup de pied envoyer tout balader. Elle pensa que cela aurait pu lui faire du bien. Mais elle n’osa pas.

Une main s’approcha d’elle, elle ne put refuser l’aide. Une main belle, solide ! Une main de travailleur, une vraie main d’homme marquée par le passage du temps et de l’océan. Une main de marin dont elle ignorait tout.

Il lui parla et elle se laissa chavirer. Cela faisait si longtemps qu’elle n’avait écouté une voix masculine lui proposer un service. C’était comme si elle se réveillait d’un long, trop long sommeil. La voix était rauque, puissante. Elle l‘aima. Elle prit le temps de se relever pour en voir son propriétaire. Elle ne souhaitait pas de déception ! Doucement y aller doucement. Se laisser le plaisir de la découverte. Elle dessina mentalement un portrait qui pourrait correspondre à cette main, cette voix. Immédiatement, elle aima le visage qu’elle rencontra.

Ils entrèrent en même temps dans la supérette, il acheta son rhum ses cigarettes, et elle, pour la première fois, eut la même envie. Du rhum, des cigarettes mais plus encore ses mains d’homme sur son corps.

Elle retrouvait ses sens grâce à une vitrine brisée. Elle n’eut aucune pitié pour la souffrance des autres mais elle les en remercia car elle, elle retrouvait le goût de vivre dans tous ces bouts de verre au sol !

L’arrivée du cyclone, c’est à deux qu’ils la vivraient. Elle allait le lui dire. C’est elle qui ferait le premier pas. Même en boitant, elle le ferait ce pas. Elle veut de ces mains, de cette bouche.

Il lui demanda son prénom.

  • Sandra.

Il sourit, car subitement il souvint que c’était justement le prénom du cyclone qui viendrait dans quelques heures se frotter à l’île.

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