5 novembre.

Pas un jour ordinaire. Dix ans que Lucien est mort. Anniversaire triste mais c’en est un ! A 13H30 précise, heure de sa disparition, elle soufflera une bougie. Placée devant un cadre, éteinte à 13h30. Rien de plus. Le temps de la souffler, le portrait repart d’où il vient, dans un tiroir.

Mettre la radio. Les nouvelles, elle ne les écoute pas vraiment. Une chanson « Madame rêve », un certain Baschung. Pour les jeunes ! mais le titre lui plait bien, même si elle ne comprend pas tout

« D'un amour qui la flingue

D'une fusée qui l'épingle

Au ciel

Au ciel

Lorsqu’elle n’a rien de prévu, elle écrit. Des lettres sans destinataires. Elle y confie ses désirs, tout ce qu’elle n’a pas fait. Pour elle un amusement. Rien de plus ! Certains jouent aux cartes, vont au cinéma, jardinent. Elle, elle écrit des lettres qu’elle n’enverra pas. Elle y trace la vie qu’elle n’a jamais menée.

Puis, elle se laisse emporter par le quotidien. Elle suit le rythme des jours sans s’y opposer. Cette paresse en elle vient de Lucien. Il ne lui a donné le goût de rien.

Elle aimerait bouleverser cela. Ne pas mourir sans avoir osé. Ce serait bien ça ! Réveiller son corps, réveiller sa vie ou mieux l’éveiller.

Peut-être en premier lieu, s’intéresser à ce qui se passe autour d’elle et puis arrêter d’écrire des stupidités qui finissent dans une boîte !

Elle a tout oublié de ses rêves d’enfant. Elle est certaine, elle a bien dû en avoir. Mais elle n’a personne pour les lui rappeler.

Toute une liste de verbes à l’infinitif. C’est ce qui lui vient à l’esprit : rêver, aimer, voyager, dévorer, oser, désirer, entreprendre, risquer.

Un jour, bientôt, demain, en conjuguer un dans l’urgence !

Lorsqu’elle va chercher son courrier, elle est certaine de ne pas trouver grand-chose : des factures, des prospectus, qu’elle ne lit pas. Elle n’a que faire de ces marchandises qu’on voudrait qu’elle achète, avale, consomme. Elle n’a pas besoin de consommer, elle veut simplement vivre encore un peu.

Devant elle, une tasse de thé. Le transistor lui fait entendre un air d’opéra. L’opéra ! c’est aussi ce qui la séparait de Lucien. Trop compliqué ! Qu’est-ce que tu y comprends ma pauvre !

Si elle avait osé répondre, elle aurait dit rien ! pas besoin de comprendre ! me laisser simplement surprendre.

C’est ce qu’elle fait ce matin, elle écoute Callas lui chanter l’amour dévastateur.

Cela fait une éternité qu’elle n’est pas sortie. En fait, cela doit faire deux ou trois jours.

Allongée sur le lit, elle se met à penser  à de nouveaux paysages.

Elle aimerait croiser un regard d’homme.

Elle aimerait qu’il ait toute une vie à lui raconter. Une vie d’amour, de voyage, de perte aussi. Une vie qui viendrait se mêler à la sienne, la heurter. Un choc bienfaisant.

Avec lui, elle aimerait découvrir mille lieux dont elle ignore tout.

Avec lui, elle aimerait que le temps s’arrête.

Avec lui, pour la première fois, elle aimerait simplement.

Avec lui, elle envisage l’espoir d’une caresse.

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