Eva

 

                La ferme avait été désertée tout comme les champs. La porte de bois restait fermée et l’on aurait beau frapper, seul comme réponse, le silence. Le bâtiment restait solide et beau. De loin, il gardait encore un certain cachet. La girouette sur le toit faisait encore son effet. Mais aujourd’hui aucun vent ne la faisait grincer. Lui aussi avait déserté le lieu.

                Elle eut le besoin de s’approcher davantage. D’être près pour sentir vibrer des vies, celles d’avant, celle dont elle ignorait tout. Elle colla son nez aux carreaux obscurcis par la saleté.

                Elle distinguait vaguement la grande pièce qui servait de cuisine, de pièce à vivre. L’unique pièce où tous devaient se retrouver. En fermant les yeux, appuyés là sur le carreau sale, elle essaya de reconstruire mentalement ce qu’avait été cet espace. Ce fut simple, elle n’eut qu’à retrouver les paroles de sa mère.

                La longue table de bois usée, les chaises de paille que l’on s’obstine à conserver et à rafistoler, ici, tu comprends, il n’y avait pas de petites économies ; le poêle en fonte sur lequel, chaque soir, chauffait la soupe. Le réconfort pour ceux qui rentraient épuisés par le travail du labour.

                Et surtout, la vieille armoire qui servait de buffet où l’on entassait dans un ordre approximatif plats, assiettes, verres, et le jambon et le saucisson. Elle en sentait presque l’odeur.

                Et puis, elle le savait, sa mère l’avait bassinée avec ça : la vieille boite en fer blanc. Celle qui contenait le trésor de la famille : l’argent du mois, et les quelques cartes de Georges le premier mari de son arrière grand-mère Louise. Georges partit à la guerre et jamais revenu, qui fut selon sa mère à elle le grand amour de Louise et son seul chagrin. Elle resta toute sa vie avare de tous sentiments.

                Elle pouvait imaginer le vieux vaisselier vendu parce que besoin d’argent. Elle savait que la discussion avait été dure. On avait eu du mal en s’en séparer. Et puis finalement l’antiquaire l’avait emporté et on avait arrosé ça autour d’un verre d’eau de vie. C’est l’histoire qui revenait en boucle dans la famille. Elle était racontée dans la tristesse des jours mauvais où l’argent se faisait rare.

                Elle ne pensait pas à sortir la clé de sa poche. Pas encore. Elle voulait prendre son temps.

                Elle s’éloigna de quelques pas pour admirer la façade. Trois fenêtres au premier, et au-dessus celle du grenier. Les murs étaient vides de toute plante. Ils offraient la rudesse de la pierre.

                Elle fixa l’ouverture du grenier. Bien sûr, de ce lieu, elle n’en connaissait rien, elle n’en avait aucun souvenir. Jamais elle n’avait joué ici, jamais également, elle n’avait traversé ce jardin désormais à l’abandon. Jamais elle n’était montée sur un tracteur. De cette ferme, elle ne connaissait que ce qu’on avait bien voulu lui en dévoiler. Si peu. Et cela lui avait suffit. C’était une histoire qui n’avait jamais été la sienne. Elle l’avait toujours pensé. Cependant, dans sa vie, elle l’avait compris bien plus tard, il y avait une fissure. 

                En ouvrant la porte, elle aurait ce qu’elle était venue chercher : des racines, des souvenirs pas les siens mais de ceux qu’elle pourrait faire sien. De cette ferme elle était désormais l’unique propriétaire. Elle n’en faisait aucune gloire c’était ainsi. Elle héritait.

                Mais ce n’était pas là, à cet instant, qu’elle allait se construire son passé. Ce serait plus tard, elle avait tout son temps.

                Elle ne sortit pas la clé de sa poche. Et laissa, derrière elle, la ferme à sa solitude.

 

Retour à l'accueil