« Au goût des ses lèvres, je préfère l'errance.
Mes désirs se construisent sur le néant.
Je ne sais que faire de ce temps » .

Ce temps n'est plus le mien. Il est devenu autre. Il s'écoule à son rythme, son rythme à elle. Parfois, elle a la prétention de pouvoir l'arrêter.

Mon temps est volé, puis dévoré.

Pour des journées entières, mon temps reste figé. La voleuse le fixe, me fixe, même dans mon sommeil. Elle dit que c'est la plénitude, l'infini, l'amour... et que c'est pour toujours. Moi, je ne connais d'éternelle que la mort. Je ne veux l'éternité qu'à ma mort, et ce n'est pas mon heure.

Mon temps me manque. Il me supplie de me remettre en marche. Il me dit que la trotteuse ne doit pas s'arrêter. Mon temps piétine et piaffe.

Mon temps veut, pendant l'été, aller dans la broussaille, le sable et la rocaille. Il veut flâner sur des bords de trottoir, regarder un instant la lumière des villes, s'égarer dans les allées d'un parc bordé de fleurs. Et puis, plus tard, quand il fait encore chaud, il veut se pendre au bras d'une belle étrangère, se perdre dans des criques, remonter à l'air libre. Il veut accélérer jusqu'au petit matin. Il somnole parfois, mais pour de courts moments, au cœur de la chaleur. Ces repos le feront repartir de plus belle vers d'autres rives et d'autres étrangères.

Elle, elle ne peut comprendre que mon temps m'est compté.

Et puis l'automne vient, et mon temps est en cage. Il rue, mais rien n'y fait : elle ignore l'impatience. Elle le laisse là.

Son temps à elle s'écoule si lentement que l'on doute d'avoir encore des fourmis dans les jambes, des battements de cœur et du sang dans les veines.

Elle contemple son temps d'un calme regard bleu. Ce regard lui fait croire que son temps et mon temps se confondent. Elle, elle goûte les moments où la lumière décline. Et c'est précisément l'instant où mon temps retrouvé commence à paniquer. Mais elle n'a jamais su que je n'aime que l'été.

Il me faut alors « n'exister que pour elle, chaque jour, chaque nuit ». Il me faut regarder cette pluie que rien n'arrête, écouter ce vent qui ne se calme pas. Il me faut subir cet automne qui brouille les paysages, cet automne qui confond les couleurs et les fait croire chaudes alors que c'est fini. Les couleurs, surtout celle du ciel, sont parties pour longtemps.

Un soir d'automne, et mon temps en suspens, je doute de mon amour pou elle. Je sais pourtant que cet amour n'est pas à mettre en cause. C'est la paralysie. C'est la poussière. C'est l'ennui. C'est le temps qui s'arrête.

L'ennui me fait promettre mille choses un peu bête remplis de « nous irons » : au bois, dans la lune, au sommet du monde, dans des îles...non, dans toutes les îles. Et elle me croit ! Ce soir pluvieux, je promets même d'arrêter de fumer.

Cette promesse, c'est une façon de détourner de moi son attention, une manière de voir, dans son regard si clair, une ombre grise laissée par la fumée. Elle ne peut entendre que « je fume par amour de la vie », que mon temps devient alors précis. Le temps d'une cigarette est le temps que je prends. Ce temps, je le prends charnellement sur les choses et les gens. Ce temps n'est plus qu'à moi et, quel que soit le temps, ma fumée tracera de douces formes arrondies, sur un ciel bleu comme sur un fond gris.

Tandis que ma fumée s'échappe, ce temps de cigarette me reste. Il est celui d'une douce solitude où mes forces reviennent, où mon être se rassemble. Ma cigarette me fait l'effet que je choisis. Elle sera vitalité. Elle sera chaleur. Elle sera langueur. Elle fera la paix.

Mais elle, a-t-elle vraiment cru à ma promesse ? A-t-elle imaginé qu'un jour j'arrêterai ? Me demander cela n'est-ce pas me renier ? Elle est allée jusqu'à quitter la tiédeur d'un bistrot pour me rejoindre sur un trottoir délavé alors que je fumais. Elle m'a observé, ni a vu que du feu. Et, si elle a été saisie par le froid, elle n'a pu deviner ce plaisir que je prenais sans elle.

Plus le temps est mauvais et plus elle me scrute. Plus le vent souffle et plus elle me dévisage. Quand la pluie tambourine, elle murmure à mon oreille des mots de désir et d'amour. Mais ses chuchotements mêlés au bruit de l'eau me sont un tapis terne, aux couleurs délavées. « Quand je voudrais dormir, faut lui dire que je l'aime ».

Pourtant, je me souviens. Avec elle, je ne voyais pas le temps passer. Mais c'était au début. Et c'était en été.

Elle a refermé sur moi les portes d'une maison trop grande. Elle n'a fait qu'entrecroiser les volets pour entendre la pluie. Elle laisse une fenêtre ouverte pour entendre le vent. Je me sens pris au piège d'un lieu où l'on confond les murmures et les mots, le souffle et la vie, l'étagère des livres et le monde du dehors. Et mon amour décline quand décline le jour.

Je pars avant l'hiver. Ma crainte d'être enfermé me pousse vers la porte. Je veux laisser filer mon temps entre mes doigts, sans prévoir, sans savoir...et sans penser à elle.

Je pars avant la neige, avant de devoir mettre des habits trop pesants, avant de la voir, elle, dans son manteau grenat. Je pars avant de refermer les volets, les fenêtres et d'emprisonner les chats. Je pars avant d'avoir à supporter l'odeur du feu dans la cheminée, des premières châtaignes et du thé vert fumant.

Je sais que je la tue...ou presque. Que va être sa vie ? Vers quoi va-t-elle tendre ? L'amertume ? La peur ? Le repliement sur soi ? Mon inquiétude est grande ; elle ne me fait pas rester. Ce serait alors choisir une mort lente. Ou c'est elle ou c'est moi.

Je veux errer sans fin sur d'autres continents, aller où vont mes pas, respirer un air libre. Je changerai de rive quand il fera trop froid.

Et je ne laisse rien qu'un avion de papier qui jaunira très vite. J'abandonne aussi cette perle offerte par un océan vert un jour de plein soleil. Elle croira me voir, comme une miniature.

Même si je pense à elle, elle ne peut me rejoindre car son temps est trop lent, mon univers trop grand. Mais, quand le jour se lève, parfois j'entends sa plainte.

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