Elle attend. Le salon laisse voir un désordre organisé. Des vêtements traînent. Elle ne fait rien là, assise sur le canapé. Dans son attitude, sans qu’elle le veuille, transparaît une certaine sensualité. Sur le mur, les miroirs qu’elle aime tant, renvoient la lumière du matin. Plusieurs. Différents. Un mélange subtil et étrange. Sur la table, des objets divers : magazines, cendrier, stylo, feuilles volantes... Rien de bien intéressant. Mais c’est son monde. Elle l’aime ainsi. Dans un coin, un peu caché, un bouquet de fleurs. Il commence à se faner et laisse tomber quelques pétales. Mais les couleurs attirent encore le regard. Et l’on trouve même une certaine grâce à cette déchéance annoncée.

Elle attend. S’attarde sur l’heure. S’impatiente parfois. Et puis, elle se rassure par un coup d’œil dans un des miroirs. Elle s’y retrouve.

Enfin le coup de sonnette à la porte.

Face à elle, celle qu’elle attendait. Elle ne la reconnaît pas. Il y a comme un vieillissement inattendu posé sur son visage. Les valises à la main, l’autre aussi attend, ne bouge pas, ne décide pas. Et cela pourrait durer. La timidité est là. La méconnaissance pour l’une et l’autre.

Cela fait longtemps que ces deux-là ne sont pas parlés. Elles n’osent même s’embrasser, s’approcher. Qui fera le premier pas ? Il faudra bien le faire. Qu’importe que ce soit l’une ou l’autre.

Thérèse entre et pose enfin ses valises. Elle a à peine un regard pour l’intérieur de sa sœur. Elle se plaint du monde à la gare, du retard des trains, des taxis trop lents à se montrer. Elle aussi a dû attendre. Elle parle comme pour combler ce vide encore trop violent.

Marie se tait. Au fond, elle est contente de la retrouver, cette sœur oubliée, telle qu’elle était avant, oui avant la séparation. Thérèse a toujours râler pour tout et n’importe quoi. Sans hiérarchie aucune. Tout sur un même plan.

Voilà, les premiers mots sont dits. Cela ne parle pas d’amour, de tendresse entre elles, d’un manque quelconque, mais au moins ils sont dits. Et toutes les deux se sentent soulagées. C’est ce soulagement qui soudain les rapproche.

Il est temps pour Thérèse de regarder le décor dans lequel vit cette sœur si éloignée d’elle désormais. Elle trouve que l’espace lui ressemble. Du goût, de la légèreté, et une certaine paresse dans le rangement. C’est bien l’univers de Marie. Chez elle, ce serait plus ordonné, plus rigoureux, plus triste certainement.

Elle aperçoit dans un coin le bouquet qui commence à faner. Il a dû être beau. Elle se souvient alors des conseils de leur mère - regarde le bouquet de ta sœur comme il est doux et inventif ! C’est le mot qu’elle avait prononcé : inventif. Elle se souvient avoir répondu, par colère, jalousie peut-être, cela ne l’empêchera pas de se faner. C’est ce dépérissement qu’elle voit aujourd’hui. Comme pour lui donner raison. Et c’est rassurant.

Le moment vient où il faut bien poser certains mots. Avec précaution, mais il faut le faire. Le pourquoi de retrouvailles si tardives et si peu désirées.

Entre elles de la rancœur, de l’éloignement, mais aussi l’urgence de se dire.

C’est alors qu’on évoque ce père. Marie a écrit car elle sait que le temps est court. La vieillesse a gagné le corps et la tête de celui qu’elle, qu’elles ont tant aimé. Chacune à leur manière. Une chose est certaine, c’est qu’elle le partage cet amour. Elles ont au moins encore ceci en commun. Et Marie raconte la vieillesse qui est arrivée, la maison qu’il ne peut plus assumer. Son aide à elle qui devient trop lourde à porter. Il oublie tout, parfois même, qui il est. C’est ce qu’elle dit Marie et c’est cet oubli de lui-même qui la terrorise. Elle a peur de s’y perdre et de ne pas en revenir.

  • Il ne doit plus rester seul. Trop dangereux. Pour lui, pour les autres. On doit prendre une décision. Je ne veux pas la prendre seule. C’est toi et moi, toi avec moi.
  • Alors lui aussi il abandonne.
  • Ce n’est pas lui. C’est la vie. Nous devons le placer. Lui trouver une maison de retraite. Une maison dans laquelle on s’occupe de ce genre de personne. A l’hôpital, ils ne peuvent pas le garder. A la fin de la semaine, la décision doit être prise. Pour les maisons de retraite, regarde ! j’ai déjà pris les renseignements. Tout est là. Nous n’avons qu’à choisir.
  • Mais je ne veux pas choisir. C’est encore trop tôt.

Thérèse pense à la maison fermée. Au jardin abandonné. Et les plantes. Ses plantes à lui. Ses cactus. Ceux qu’il soignait avec tendresse et passion. Qui désormais s’en occupera ? Abandonnés eux-aussi. Ce sera le cas aussi pour lui, seul, dans une chambre dont il ne connaîtra rien. Abandonné aux autres, abandonné à lui-même. Elle se laisse envahir par sa propre douleur. Elle l’autorise à s’installer. Et cela donne du sens à ce retour non désiré par elle.

Marie de son côté dessine les visites, les promenades dans un parc, un banc pour les accueillir. Elle envisage tous les dialogues improbables avec son père. Mais cela n’a aucune importance puisqu’il sera là sur ce banc. Elle pense déjà à l’ombre bienfaisante d’un grand chêne. Cette ombre qui sera désormais leur protection à eux deux et si Thérèse le veut à eux trois.

Elle arrivera à convaincre sa sœur qu’il existe un ailleurs possible pour ce père tant aimé.

Elle est certaine qu’il sera entouré de tendresse, de soins et même de ces plantes qu’elle trouve si fades, ces cactus piquants. Elle se persuade que tout sera facile. Elle la persuade que tout sera facile.

  • Après Thérèse tu peux repartir. Je ne te retiendrai pas. Ni lui !

Thérèse ce qu’elle veut retenir c’est le temps, c’est lui. Mais elle comprend que ce sera impossible. Alors elle se résigne. Elle s’abandonne aussi. Elle se laisse aller. Elle ne fait qu’écouter Marie lui raconter ce qui est si dur à entendre.

Au fond il ne s’agit que de prendre une décision, une seule, à deux.

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