Pour A.

La situation ne s’arrangeait pas. Éléonore était bien obligée d’en faire le constat. Qu’elle le veuille ou non, elle faisait désormais partie de ce que l’on appelle : les chômeurs longue durée.

Elle était loin d’en faire une marque de fabrique. Elle n’y pouvait rien. C’était comme çà. Elle allait de petits boulots en petits boulots, faisant preuve de bonne volonté, acceptant de bonne grâce même les tâches les plus ingrates, et refusant rarement un travail. A vrai dire, il y avait bien une fois où cela était arrivé. Mais elle n’en avait aucun regret et en ressentait une certaine fierté !

Elle s’était rendue à l’agence pôle emploi dont elle dépendait. C‘est vrai qu’elle aimait être belle et ne voulait surtout pas se laisser aller à la morosité ambiante. Donc pour ce rendez-vous, -elle ne savait même plus dire à combien elle en était-, elle arriva colorée, détendue, un rien impertinente. En un mot, légère !

La jeune femme en face d’elle n’avait pas l’air de savoir où donner de la tête. Les entretiens s’enchaînaient et il fallait bien le reconnaître, elle avait peu d’offres à proposer. Lorsqu’elle reçut Éléonore, elle s’acharna sur son ordinateur. Elle espérait certainement lui trouver la perle rare. C’est en tout cas, ce que voulait penser notre chômeuse longue durée. C’est mon jour de chance, j’en suis certaine, mon horoscope me le disait ce matin. Éléonore comblait le vide de l’attente en se traçant un nouveau destin.

  • Ah ! je crois que j’ai une offre qui peut vous convenir. Elle correspond parfaitement à votre profil. Allez-vous présenter aujourd’hui c’est urgent !

Éléonore se mit vraiment à croire à ce que lui racontait le journal ce matin.

Lorsqu’elle lut l’annonce, il y eut en elle comme un effondrement.

Recherche personne motivée et dynamique.

Magasin vente produits réservés aux adultes.

Formation assurée en interne

Se présenter au magasin.

Suivait l’adresse et les coordonnées du gérant.

On avait beau enrober les choses, il était facile de comprendre de quoi l’on parlait ! Il s’agissait bien de ce que l’on pouvait qualifier de « sex shop ». Éléonore vit défiler devant elle un tas d’objets facilement identifiables. Elle se vit proposer des sex-toys, de la lingerie coquine, mieux, elle s’imagina vanter les mérites d’un DVD qu’elle n’aurait osé regarder.

Et là, Éléonore laissa parler sa fureur tout en cachant sa pudeur.

Non ! Pas question de vanter les mérites d’un quelconque instrument de plaisir ou d’un film porno, voire de déplier des costumes qui feraient briller les yeux de ces messieurs et libéreraient leurs fantasmes. Elle n’avait aucun jugement pour ceux qui avaient besoin de pimenter leurs relations mais en un mot, elle ne pensait pas avoir les compétences nécessaires pour un tel job. C’est en mettant en avant son incompétence dans le domaine qu’elle justifia ce seul refus.

Elle sortit de l’agence découragée, puis se dit qu’il valait mieux en rire qu’en pleurer. L’affaire fit le tour de la famille, des amis, et chacun rajouta sa petite touche personnelle. On fut amusés, choqués, outrés, et même on s’inquiéta : ne restait-il que le sexe pour donner de l’emploi ! La société allait-elle si mal ? Grâce à Éléonore, il eut de beaux débats en fin de repas.

C’est ainsi que de petits contrats en petits contrats, elle connut les grandes enseignes, les plus petites, les entrepôts. Elle connut aussi les soldes, les ouvertures, les dépôts de bilan, les « vous êtes formidables mais on ne peut vous garder ! » « on aimerait bien mais allez voir ailleurs ! » « Désolé ! mais nous ne sommes pas sûrs que vous puissiez tenir le coup !

Elle connut aussi les périodes d’essai éprouvantes, celles que l’on arrête, celle que l’on prolonge, mais qui se finissent toujours par « on vous rappellera ! ».

En bref, elle pouvait dire qu’elle avait fait le tour de la question mais rien n’y faisait : elle ne décrochait pas le gros lot : un CDI. Après tant d’échec, il lui arrivait même de douter que ce fût encore possible.

C’est donc sans conviction qu’elle se présenta à une nouvelle convocation.

Si elle perdait un peu de motivation, c’est toujours aussi pimpante, qu’elle se présenta à ce nouveau rendez-vous.

Ils étaient nombreux, déjà, à faire la queue pour voir leur conseiller.

Pour rendre l’attente plus agréable avait été embauché un agent d’accueil. Une femme, la cinquantaine, était là pour accueillir chaque personne et semblait même disposée à faire l’animation. Éléonore pensa : « c’est donc ça les nouvelles mesure ! ».

Et l’autre y allait de son « bonjour, bienvenue au pôle emploi ! que puis-je faire pour vous ? ».

Que pouvait-on répondre ?

Elle avait l’impression d’avoir devant elle une pom-pom girl, une entraîneuse d’un nouveau genre, elle aurait pu presque l’entendre chanter : « y a de la joie…. ». Le moral des chômeurs étant au plus bas on était prêt à mettre le paquet pour le leur remonter !

  • Bonjour, bienvenue au pôle emploi ! que puis-je faire pour vous ?
  • Rien. Vous ne pouvez rien faire pour moi.
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