Au mûrier.

J’ai pris la route à l’aube. Je voulais arriver avant que le village ne se réveille. Les surprendre tous. J’espérais retrouver les chemins, les odeurs. Il me plaisait aussi d’avoir la certitude d’entendre les bruits oubliés. Ma mémoire ferait le boulot.

Je pensais aussi à elle. Elle qui serait surprise de me voir.

On ne s’était jamais écrit. C’était inutile entre nous. Elle savait que je reviendrais. On m’avait dit qu’elle avait fait sa vie avec un autre, du moins elle avait essayé. De moi, elle pensait qu’elle n’aurait rien pu faire. La musique prenait trop ma vie. Elle se sentait volée.

C’est vrai que la musique prenait toute la place. Je n’avais pu vivre qu’avec elle.

On s’était promis de se revoir. Je n’avais pas peur des années écoulées. Elle non plus certainement. Le temps entre nous n’avait aucune importance.

J’ai hâte de revoir la couleur de ses volets. Tant de promesse déjà ! Ce bleu délavé, malgré les nombreux pays visités, je ne l’avais jamais retrouvé.

Je mes souviens des lettres peintes sur le mur. En conduisant, je traçais dans ma tête les mots si souvent répétés : « Au Mûrier ». Certains soirs, on s’amusait à en créer d’autres : mûrier, rime, mur, aimer, marier. Ce dernier mot, on l’avait prononcé ensemble et c’est ensemble qu’on avait ri. Ni l’un ni l’autre ne pouvions y croire.

La musique m’a emporté mais je n’ai pas oublié sa voix à elle, son sourire.

J’ai hâte de la voir ouvrir ses volets bleus. Elle ne le sait pas mais lorsqu’elle ouvrira, je serais là à l’attendre. Je lui lancerai le premier mot : murir.

Elle n’aura pas coiffé ses longs cheveux. Je l’aime ainsi. Elle me répondra : rire. Et nous reprendrons ce jeu d’autrefois.

Elle n’a pas pu m’oublier. Je l’ai trop aimée. Les volets s’ouvriront et je l’emporterai.

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