Nous marchions dans le silence du monde, et nous comprîmes qu’il nous fallait le réveiller.

Depuis des semaines, la neige avait tout recouvert. Progressivement, la glace avait figé les lacs et emprisonné l’eau des ruisseaux. Jusqu’alors, nous avions survécu dans une grotte, buvant l’eau qui suintait sur les parois, épuisant nos réserves de nourriture. Maintenant, il nous fallait sortir et nous mette en quête de gibier. Mais aucun bruit, aucun signe de vie, nulle trace. Nous reprîmes donc notre errance.

C’est après avoir traversé une grande rivière prise par les glaces, marché encore, ramassant dans la neige quelques cadavres d’oiseaux raidis par le froid que nous aperçûmes de nombreuses traces de pas, sans doute celles d’un groupe semblable au nôtre.

Ces traces nous menèrent jusqu’à une paroi rocheuse, puis nous suivîmes un couloir étroit et sombre, qui débouchait dans une salle éclairée par un feu. Autour du feu, un clan était rassemblé.

Les jours suivants, unissant nos forces, nous avions réussi, en piétinant, en frappant avec nos lances de bois, à briser la glace qui figeait un ruisseau. Le bruit de l’eau nous redonna du courage.

Ensuite, inlassablement, nous avions creusé la neige devant la paroi rocheuse et réussi à dégager une surface herbeuse.

Un matin, nous fûmes réveillés par des bruits sourds de sabots pelletant la neige, et des hennissements. Quelques rennes, sans doute attirés par le bruit du ruisseau, étaient venus boire et paissaient dans la petite étendue herbeuse ; un peu plus loin, sur le flanc d’une colline un troupeau de petits chevaux des montagnes, les observait.

La vie apparaissait. Elle regagnait du terrain. Il était temps, pour nous, de décider clairement de ce que nous allions faire. Certains voulaient arrêter cette errance. D’autres protestaient. Il existait certainement un ailleurs moins terrible où reconstruire ce qui n’était plus.

Une certitude imprégna une partie du clan. Il devenait nécessaire que l’un d’entre nous prenne la décision et par là-même, le pouvoir.

L’élu devrait décider pour tous.

Nos clans avaient toujours fonctionné ainsi. Un groupe un élu.

Pourtant un jour, tout s’était effondré et cet effondrement nous avait projetés dans une marche qui semblait ne plus avoir de fin. Qui prendrait la parole pour dire aux autres le chemin à suivre ?

Les deux clans réunis, s’ils arrivaient à s’entendre, avaient bien du mal à se comprendre. Mais la cohabitation se faisait sans heurt. Chacun avait compris que l’intérêt de tous était de nouveau de découvrir partage et patience.

L’arrivée de ces troupeaux amenait un sentiment depuis longtemps enfoui : l’espoir. Peut-être qu’il était possible de reconstruire un monde perdu.

Qui allait le faire ? qui serait assez fou pour le décider ? qui deviendrait notre guide ?

Rapidement, émergea du groupe, un homme jeune, robuste, aux yeux clairs. Il paraissait énergique et déterminé.

Il nous persuada de reprendre notre marche pour gravir la colline d’où venaient les rennes et les petits chevaux. Il pensait que les animaux savaient d’instinct trouver des zones abritées et pourvues de tout ce qui est nécessaire à la vie.

Il se dessina une volonté générale de rester unis et de le suivre.

Une fois parvenus au sommet de la petite montagne, nous découvrîmes une vallée en contre bas, verdoyante, ensoleillée, il n’y restait plus que quelques traces de neige. Il y avait des arbres, une rivière auprès de laquelle paissaient des chevaux.

Cet homme avait raison. Il y avait de l’eau, du gibier, sans doute des poissons, du bois pour le feu, pour nos lances et nos flèches, une forêt pour la cueillette. Au pied de la paroi, de nombreuses grottes pouvaient nous abriter.

Le soir, autour du feu, l’homme nous expliqua comment nous organiser pour chasser un renne. Il pensait aussi qu’il était possible d’utiliser les petits chevaux pour porter des charges ou nous déplacer. Pour cela, il nous faudrait les capturer et construire des enclos.

Maintenant, nous étions nombreux et tout nous paraissait possible.

Tacitement, nous décidâmes que l’homme aux yeux clairs serait le chef de notre tribu. A son initiative, nous allions construire une petite société qui nous permettrait d’échanger nos savoir-faire et nos idées. Alors nous serions plus forts.

Ainsi commença notre nouvelle vie.

Début du 20ème siècle – Ariège – Grottes de Niaux

Nous avions longé en silence les couloirs humides et glissants, quelquefois courbés quand le plafond était trop bas, éclairés seulement par nos lampes frontales.

Nous débouchâmes sur une grande salle dont les parois étaient ornées d’animaux esquissés au charbon de bois : rennes, chevaux, bisons, bouquetins.

Des hommes avaient fait ces dessins il y a très longtemps : 14 000 ans.

Sur ces pierres s’écrivait une histoire. Nous en étions les lecteurs privilégiés. Certainement les premiers. Jamais encore n’avait été exploré ce lieu. L’instant était solennel. Le silence qui nous habitait suffisait à le prouver.

Toute la surface de la grotte était occupée par ces traces. A nous d’être patient et de nous laisser guider. Simplement trouver le départ et suivre le fil tracé par nos ancêtres.

Chacun choisit un pan de la grotte et s’activa à déchiffrer ce que l’on avait voulu nous dire. Nous en étions certains, derrière ces dessins, se cachait la volonté de laisser un message.

Outre les animaux, nous vîmes une autre vie prendre forme : celle des hommes. Des groupes semblant vivre en harmonie avec leur univers. Puis, brusquement, sur un autre pan s’offrait le néant. Le rien. Tout disparaissait. Ce n’était pas que les peintures s’étaient effacées. Nous en avions la certitude. C’était que ce monde-là s’était effacé. Le dessin nous le montrait nous le racontait. Il n’y avait aucun doute.

A un moment, il y a 14 000 ans, notre monde avait connu son premier désastre. Rien ne nous était expliqué. A nous de déchiffrer, de comprendre.

Ce que nous avions sous les yeux, tous nous le percevions, était une partie de l’histoire de notre monde. Notre histoire.

C’est Antoine qui rompit le silence :

  • Venez voir.

Il nous désignait ce que de loin nous envisagions comme une simple silhouette. De près c’était bien plus précis que cela. Si précis que stupéfaits nous ne pûmes rien dire.

Devant nous, clairement, nous retrouvions un visage connu. Silencieux nous nous imprégnions, comme pour mieux y croire, de ce qui s’offrait à nous.

Ce qui était mis délibérément en valeur dans cette représentation humaine, contrairement à tous les autres dessins, c’était un visage aux yeux clairs. Certainement bleus. On avait, ils avaient, il y 14 000 ans, su ce qu’ils devaient dessiner et celui qu’il devait nous désigner, un homme dont la clarté du regard était sidérante.

Mais plus surprenant encore, ce visage nous était proche.

Il était même si proche que face à face deux être semblables se regardaient.

Antoine se reconnaissait comme nous le reconnaissions.
Une fois le lieu choisi, l’élu reconnu dans sa position de chef, tout recommença.

Mais nous en avions la certitude : rien ne devait être comme avant. Notre avant nous n’en voulions plus. Les mots nous manquaient, souvent notre langue ne savait dire. Mais nous nous étions proches de nos sensations. Ce que nous pouvions exprimer par la langue le corps le disait. Nous connaissions la peur, le froid, le chaud. Nous savions ce qui était bien ce qui était mauvais pour nous. Oui nous le savions. C’est pourquoi nous avions compris que l’élu serait notre guide et sans cette peur nous le suivions.

Chacun accepta donc le rôle qui lui était attribué.

La vie reprenait son cours, la chasse, la pêche, le groupe. Ce qui avait changé c’était que la marche s’était arrêtée et que l’union des deux clans fut facile. Pour l’élu donc, tout se fit naturellement

Il y avait en chacun des hommes une sensation étrange, celle d’avoir été très près de ce sommeil dont on ne se réveillait pas. Ce genre de sommeil qui arrive aux animaux que l’on chasse. La flèche les transperce, ils s’endorment. Mais pour eux pas de feu ou de terre pour recevoir leurs corps. On les mange.

Il y avait eu dans l’errance des hommes, la peur de cette chose-là, ce grand sommeil.

Dans la grotte les corps se mêlaient. Mais ils n’étaient pas encore question de couples. Chacun s’appartenait. Des enfants naissaient et ils étaient à tous.

Pourtant, il apparut rapidement que, même si les deux clans vivaient en harmonie, ils ne se reproduisaient pas entre eux. D’un côté des enfants bruns, robustes, de l’autre des enfants blonds, fragiles, qui souvent ne survivaient pas.

Il y eut une exception, l’élu eut avec une jeune fille de l’autre tribu, un enfant aux yeux clairs, plus résistant, qui grandit parmi nous.

Les membres de la tribu de l’élu étaient de moins en moins nombreux. Ils disparaissaient, emportés par la maladie, le froid, des épidémies. Ils n’avaient pas notre résistance. Ils semblaient ne pas être faits pour survivre. Pressentant que l’élu nous quitterait à son tour, nous avions commencé à retracer son histoire sur la paroi rocheuse.

Puis, un hiver plus difficile emporta dans le grand sommeil, l’élu et les quelques adultes qui restaient, ne nous laissant que le souvenir de celui qui nous avait aidés à construire notre petite société. Seul restait cet enfant semblable à lui. Chacun d’entre nous lui offrit son aide.

Quelques années plus tard, des pluies torrentielles firent déborder les rivières, inondèrent nos territoires de chasse, firent fuir le gibier. Il nous fallut encore partir vers des terres plus propices, laissant derrière nous, quelques bribes de notre histoire gravées sur le rocher.

Sans besoin cette fois d’un guide, tous d’un même élan nous nous mîmes en route.

Sur la dernière paroi de la grotte, l’enfant de l’élu traça le visage de son père et montra le vide que nous laissions derrière nous.
Début du 20ème siècle – Ariège – Grottes de Niaux

Antoine semblait hypnotisé par ce qu’il voyait : son propre visage. Si semblable et pourtant si loin de lui. Pour lui enfin, l’évidence prenait place.

Tout son parcours, sa lutte pour arriver à cet endroit-là prenait tout son sens. Il n’avait pas rêvé en vain. Les autres ne savaient pas les nuits sans sommeil, les nuits de cauchemar ; les nuits d’un autre temps. Seul, lui, savait et désormais il se sentait enfin un. Devant lui était tracée sa vie d’avant. Cette vie qui souvent accompagnait son sommeil.

Il n’avait plus besoin de la grotte pour tracer l’histoire de ces ancêtres. Il lui suffirait de fermer les yeux.

Enfin il pouvait raconter la vie d’avant.

Il traça alors sur son bloc cette première phrase : Nous marchions dans le silence du monde, et nous comprîmes qu’il nous fallait le réveiller.

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